12
La seconde entrevue avec M’man ne fit qu’aviver son malaise. Il arriva au parc d’attractions vers minuit, après avoir croisé le portier qui avait bien sûr fait mine de ne pas le voir. Sans doute Shicton-Wave avait-il prévenu le garde-chiourme de la « mission » dont on avait chargé le « nouveau » ? Quoi qu’il en soit, cet accord tacite lui facilitait grandement les choses et il comptait bien ne pas détromper les Jeunes Lames avant longtemps !
En pénétrant dans la baraque il vit que M’man n’avait pas touché à la nourriture. Elle était nue, entortillée dans son sac de couchage. De plus, elle avait fait ses besoins dans un angle du réduit et des effluves nauséabonds stagnaient entre les parois de bois vermoulu. Il en fut consterné. Il avait apporté des livres, empruntés à la bibliothèque, ainsi que du pain frais volé au réfectoire.
— Il faut que tu manges, martela-t-il, au bord des larmes.
— Les bêtes, dit M’man, tu sais, toutes les bêtes mortes. Elles sont venues me voir cette nuit.
— M’man !
— Oh ! elles ne sont pas méchantes ! Je leur ai parlé. Elles m’ont léché les mains avec leurs petites langues fantômes. Des petites langues noires et glacées. Elles m’ont volé toute ma chaleur ; après leur départ, j’ai claqué des dents toute la nuit. Elles aiment la chaleur humaine. Là où elles sont, elles ont si froid. Tu aurais été fier de moi, David ! Je n’ai pas eu peur, pas une minute. Même quand je les ai vues sortir des crevasses, une à une, et ramper vers la baraque sur leurs moignons. Certaines d’entre elles n’ont plus de pattes, d’autres ont les reins brisés. Je les caresse sans distinction, j’embrasse leurs plaies. Les chiens s’assoient sur leur derrière et me donnent ce qui leur reste de patte… Un bout d’os pointant hors d’un morceau de viande momifié. Ils sont si mignons. On ne peut pas les repousser ni les trouver horribles. Je leur ai gratté la tête, et le museau, pas trop fort bien sûr, parce que leur chair a tendance à partir en lambeaux, mais ils ont aimé ça. J’ai eu droit à mille coups de langues… Pauvres bêtes, si seules, si oubliées.
David aurait voulu se boucher les oreilles.
« Elle a probablement lu un article dans un journal, là-bas, à la clinique, se dit-il pour enrayer la panique qui montait en lui. Ce crétin de Bubble-Sucker a dû inonder la presse de monographies sur l’histoire de la lande… M’man a cherché à se documenter sur Triviana dès qu’elle a su que j’y étais pensionnaire, par hasard elle a dû tomber sur un quelconque historique de la catastrophe. C’est comme ça qu’elle a su pour les bêtes devenues folles, c’est comme ça ! »
Il avait les mains exsangues et le moindre craquement du bois explosait à ses oreilles comme un coup de tonnerre.
— Habille-toi, M’man, supplia-t-il, tu vas attraper froid et je ne pourrai pas te soigner.
La jeune femme le dévisagea, les sourcils arqués, comme si elle ne comprenait rien à ses discours. Elle avait laissé retomber les pans du sac de couchage et exposait ses seins nus sans paraître souffrir de la température plutôt fraîche qui régnait dans la baraque. David essaya de détourner les yeux. Il était gêné de cette intimité et ne savait comment se comporter. Il ramassa les vêtements épars de sa mère et s’efforça de la rhabiller sans effleurer les globes mous de ses seins. Ce n’était guère facile.
— La terre est pleine d’âmes, reprit M’man en se laissant faire. C’est une éponge. Les morts remontent avec la brume. Ils stagnent entre les baraques. Ils souffrent, car chaque nuit il leur faut revivre la minute où ils ont perdu la vie. C’est comme une rayure sur un disque, ils ne savent que répéter, et répéter encore… Ils sont prisonniers d’une parenthèse…
David entreprit de fabriquer un sandwich approximatif. Ses doigts tremblaient. Il humecta de la viande séchée, la coinça entre deux tranches de pain. Dieu ! Cette saloperie noirâtre qui évoquait le cuir était-elle réellement comestible ?
— Plus tard, murmura M’man d’une voix hésitante, la femme bleue est venue rôder autour de la baraque.
David se figea, gagné par un désagréable pressentiment.
— Une femme bleue ?
— Oui, fit M’man, elle brillait sous la lune… comme une statue de fer, je l’ai vue, parfaitement. Mais je me suis cachée. Il émanait d’elle quelque chose de mauvais, de dangereux. Et la pluie résonnait sur elle avec un bruit creux, comme lorsque les gouttes tambourinent sur le capot d’une voiture… Ça faisait « Tonc-Tonc-Tonc ». Elle a fait plusieurs fois le tour de la cabane. Très lentement, comme si elle avait du mal à remuer. Là, j’ai eu peur… je l’avoue. La lune éclairait son visage. C’était comme un casque de fer. Un casque de fer sur lequel on aurait modelé des traits humains.
— Une femme ? haleta David. Tu dis que c’était une femme ?
— Oui. J’ai vu ses seins. C’était une statue de fer. Une statue creuse, et je crois qu’elle voulait elle aussi me voler ma chaleur, mais j’ai senti que si ses doigts se posaient sur moi je mourrais dans l’instant. Je me suis recroquevillée au fond de la baraque. Après, lorsqu’elle est partie, je n’ai plus osé sortir. C’est pour ça que j’ai fait par terre. C’est sale, je sais, mais j’avais peur de la femme de métal.
David se passa la main sur le front. Il avait peur lui aussi. L’atmosphère frelatée de la cabane gangrenait son bon sens.
— À un moment j’ai braqué la torche électrique sur elle, et je l’ai allumée… pour l’effrayer, ça marche avec les animaux, soliloquait la jeune femme, mais la femme de fer a mangé toute l’électricité des piles, ça s’est passé en une seconde. Après la lampe n’a plus voulu se rallumer. Elle a mangé la lumière, tu comprends ? Elle a tellement faim qu’elle est capable de gober l’énergie d’une pauvre petite lampe de poche !
David vérifia. Effectivement la torche ne fonctionnait plus. Mais M’man l’avait peut-être laissée allumée toute la nuit ? Comment savoir ?
Avait-elle inventé cette excuse rocambolesque pour se faire pardonner ?
— Y… Y avait-il aussi un chien, ânonna David, un chien de fer ?
« Je suis stupide, s’insulta-t-il intérieurement, il ne faut jamais entrer dans la logique des fous si l’on ne veut pas devenir fou soi-même ! »
— Non, répondit M’man, pas de chien.
Elle se tut et n’ouvrit plus la bouche durant dix longues minutes. David parvint ensuite à lui faire avaler quelques bouchées du sandwich au pemmican qu’il avait préparé. Puis le moment du départ arriva. Quand il émergea de la baraque, toute la lande baignait dans une lumière bleuâtre qui se réfractait à travers les couches de brume stagnante. La fatigue lui sciait les jambes et son cerveau cuisait au court-bouillon entre les parois de son crâne. Depuis vingt-quatre heures, il glissait inexorablement sur la pente de la folie. Un chien de fer, une femme de fer… Dans quel délire était-il en train de s’enfoncer ? Il y avait probablement une explication logique à tous ces mystères, mais laquelle ? Il enfourcha son vélo, parcourut une centaine de mètres, puis s’arrêta. Et si M’man avait raison ? Si elle n’était pas aussi folle qu’on voulait bien le dire ? Il serra les freins à s’en faire mal. Autour de lui la lande fumait sous la lune et le sol n’était plus qu’un grand marécage de brouillard. Il rebroussa chemin et coucha sa machine dans les ajoncs. L’humidité pénétrait ses vêtements. Il s’agenouilla derrière une palissade, surveillant les abords de la baraque où se cachait M’man. Les nuées dessinaient des silhouettes dans la nuit, et la moindre volute prenait l’aspect d’un ectoplasme en maraude.
Il n’était guère difficile pour un esprit un peu… « dérangé » d’interpréter ces arabesques à sa guise et d’y voir des formes fantastiques. David haussa les épaules. M’man avait été abusée par les fantasmagories de la brume, rien de plus.
« Mais le chien ! Tu as vu le chien de fer !
— Un chien de fer ? Idiot ! C’était un animal au poil noir, détrempé et collé par la pluie. Les reflets des éclairs t’ont fait croire que…
— Et le bruit, ce bruit de bidon creux, de ferraille brinquebalante ?
— L’écho… Un phénomène acoustique dû à l’orage et à la configuration du terrain… »
Il se traita de tous les noms, attendit encore dix minutes puis posa la main sur le guidon du vélo. Il mourait de froid et de sommeil ; s’il ne rentrait pas tout de suite, il allait s’effondrer dans l’herbe mouillée et s’endormir d’un seul coup. À l’instant où il allait se redresser il vit la silhouette s’avancer du fond de la plaine, comme un iceberg à la dérive. La comparaison lui sembla aussitôt idiote, et pourtant il eut réellement l’impression qu’un morceau de glace glissait à la surface de la lande. C’était bleu et poli, luisant, à la fois dur et plein de reflets mouillés. Cela montait du fond de la nuit, comme une idole vomie par la terre à l’occasion d’un séisme. Une idole antique, rejetée par une crevasse, une épave « à rebours », naufrageant à l’envers.
David se ratatina derrière la palissade. L’air soufflait, plus froid, sur son visage, comme si la température venait de s’abaisser de plusieurs degrés. La silhouette avançait au ralenti, repoussant devant elle les couches de brume. C’était une statue de métal aux formes féminines ou bien une cuirasse, une armure au modelé anatomique saisissant.
« Un robot ! songea David, c’est un robot ! Un robot échappé de l’ovni dont parlait Bubble-Sucker… ou bien encore un scaphandre ! Un scaphandre d’extraterrestre !»
En une seconde il fut convaincu du bien-fondé des théorèmes de l’astronome. Une soucoupe volante s’était écrasée sur la lande, et, depuis plus de quarante ans, son occupant hantait la plaine harnaché dans un scaphandre de survie aux reflets d’acier !
« J’ai percé le secret du parc d’attractions ! triompha-t-il. Maintenant je connais la vérité ! Un extraterrestre, c’est un… »
La chose s’approchait de la baraque de M’man en décrivant des cercles de plus en plus étroits. Et soudain la lune éclaira son visage, mettant ses traits en relief. David demeura interdit. Cette figure… c’était celle d’une jeune fille. D’une très jeune fille dont la physionomie ne lui était pas inconnue.
Il serra les poings. Le profil de l’adolescente pivotait doucement dans sa direction comme la tourelle d’un char d’assaut. C’était un profil de fer ! Un front d’acier, surplombant un nez d’acier, une bouche d’acier…
David commença à reculer, lentement. La voix de Barney Coom, le maquettiste fou, résonnait dans sa tête :
« … C’était il y a quarante-deux ans, j’avais tout juste seize ans. Je mangeais une pomme au sucre tout près de la grande roue. Lisbeth Mac Floyd se tenait contre moi, saoule de lumière et de bruit. J’avais posé ma main sur sa hanche et je sentais la bande de peau nue entre son sweater et sa jupe. Elle était douce, cette peau, un peu moite… élastique. Et j’imaginais le reste de son corps à partir de cet échantillon de dix centimètres carrés. Je n’arrive même plus à me rappeler si j’ai entendu le hurlement du bombardier en piqué.
» La boule de feu a explosé au centre du parc d’attractions. J’ai cru à un feu d’artifice tiré à l’improviste et j’ai regardé Lisbeth pour lui dire : “Tas vu ? C’est chouette !”
» Alors elle m’a lâché la main et je me suis rendu compte qu’elle avait un morceau de fer planté au milieu du front ! Bon Dieu, ça lui faisait une corne de métal, un de ces machins comme en arborent les extraterrestres, une antenne ou je ne sais quoi. Elle a ouvert la bouche et vomi du sang, sur son sweater rose, sur ma main tendue… puis elle est tombée en arrière. »
Oui ! C’est ce qu’avait raconté Barney Coom, là-bas dans la cave du magasin, à Triviana. David ouvrit la bouche, retenant un cri d’horreur. L’être de métal… L’être de métal qui tournait autour de la baraque de M’man, c’était Lisbeth Mac Floyd, telle qu’il avait pu la voir sur les vieilles photographies punaisées autour de l’établi du maquettiste !
Lisbeth Mac Floyd, morte quarante ans plus tôt… et qui hantait la lande sous la forme d’un spectre d’acier bleu.
David redressa le vélo, l’enfourcha et se mit à pédaler comme un dément. La terreur lui hérissait la chair et s’il avait eu la maîtrise de ses cordes vocales il aurait hurlé plus fort qu’une bête écorchée vive. Par bonheur, la frayeur l’avait rendu muet et il couvrit d’une traite le trajet qui le séparait du collège sans proférer autre chose que des gargouillis.
Sa fatigue s’était envolée et il ne désirait qu’une chose : pédaler et pédaler encore pour fuir ce lieu maudit. Il aurait voulu sauter du haut de la falaise et traverser l’océan sur son vélo, comme ces personnages de dessin animé que rien n’arrête dans leur course, ni les obstacles ni les lois de la physique élémentaire. Une vérité atroce grésillait sous sa boîte crânienne, consumant son cerveau et ses dernières parcelles de raison : Lisbeth Mac Floyd était revenue d’entre les morts. Et son fantôme se drapait dans un suaire d’acier. Lorsqu’il atteignit la grille de la pension, il parlait tout seul et ébauchait des gestes incontrôlés. Il ne retrouva la maîtrise de ses mouvements qu’en grimpant les marches du grand escalier. Sitôt dans la chambre, son premier réflexe fut de sauter sur le tube de cachets bleus et d’en avaler deux. Il se coucha ensuite sur son lit, tout habillé et grelottant, les jambes crottées de boue. Son désir était grand de réveiller Moochie pour tout lui raconter, mais il savait que le gros garçon ne le croirait pas. Peut-être même réagirait-il très mal en pensant que son compagnon d’étude essayait de « le faire marcher » ?
David se cacha la tête sous son oreiller. Il ne pouvait gommer de sa mémoire le visage métallique de Lisbeth Mac Floyd tournant lentement dans sa direction pour braquer sur lui ses yeux de statue sans pupilles.
« Elle m’a vu ! pensa-t-il avec angoisse. Elle m’a regardé ! Je l’ai senti… Elle sait que je l’ai observée. Elle le sait ! »
Il dut mordre la toile de l’oreiller pour empêcher ses dents de claquer. Brusquement, il comprenait le sens de l’expression « être mort de peur ».
Il s’agita ainsi une bonne heure, en proie à un début de crise nerveuse, puis les soporifiques jetèrent leur mousse carbonique sur l’incendie qui lui ravageait le cerveau et il sombra dans le coma artificiel des barbituriques. Malgré cela il continua à trembler et à bredouiller dans son sommeil.
Durant les deux jours qui suivirent, David fut victime d’une sorte de dérapage mental dû au choc éprouvé – ou peut-être encore à l’abus des barbituriques – qui le conduisit à s’abattre sur son pupitre en proie aux manifestations spectaculaires d’une syncope nerveuse. On le conduisit à l’infirmerie, et un médecin venu de Triviana recommanda un régime à base de vitamines et de repos. Lorsqu’il reprit conscience, Bonnix se tenait à son chevet. Il lui apportait de la part du maître des Lames un volume relié cuir, intitulé Les Mille et Un Méfaits du docteur Squelette, ainsi qu’une petite flasque de brandy.
— Le portier nous a dit que vous preniez votre mission très à cœur, chuchota-t-il sur le ton de la conversation mondaine. Vous sortez paraît-il toutes les nuits ? Avez-vous réussi à percer le secret du ferrailleur ? Tout le club attend avec impatience les résultats de votre enquête !
Un peu plus tard Moochie le remplaça. Le gros garçon paraissait ennuyé et penaud.
— Ça m’embête, attaqua-t-il, mais je crois que je vais demander à changer de chambre. Je ne pensais pas que j’en arriverais là, mais tu mènes une vie de bâton de chaise, mon vieux, je ne veux pas être mêlé à tes histoires. Depuis que tu fréquentes Shicton-Wave et ses copains, tu as une mine de déterré et tu t’absentes toutes les nuits ! S’il t’arrive un accident, on m’accusera de t’avoir couvert ! Mon paternel ne me le pardonnerait jamais. C’est bête que ça finisse comme ça, nous deux. On aurait pu se marrer avec ce projet de journal. Mais probable que c’était pas assez excitant pour toi. Méfie-toi tout de même, mon vieux.
Encore une fois David fut sur le point de tout révéler, mais une force obscure l’en empêcha. De toute manière, ce qu’il avait à raconter était si invraisemblable ! Il passa trois jours à l’infirmerie, à ronger son frein, ne pensant qu’à sa mère, seule sur la lande, abandonnée… et à la « chose » de métal qui sortait la nuit.
Enfin le samedi arriva et on lui permit de se rendre à Triviana avec les autres. Dès que l’autocar l’eut déposé sur la place de la mairie, il prit le chemin du magasin de Barney Coom. Il devait revoir les photos de Lisbeth Mac Floyd, il devait en avoir le cœur net. Bien qu’ouverte, la boutique était vide. David appela d’une voix timide, puis descendit à la cave. Le maquettiste était là, affalé sur son établi, la tête dans les bras, les yeux clos. Une flaque de bière s’était formée sur le sol, empuantissant l’atmosphère.
« Il s’est saoulé, constata David. Quand il ne travaille pas au diorama il boit probablement comme un trou… »
Dans une certaine mesure l’inconscience du vieil homme l’arrangeait, elle le dispensait des traditionnels échanges de politesse et lui permettait d’aller droit au but. S’approchant des panneaux de liège, il chercha la vieille photo jaunie entr’aperçue lors de sa précédente visite. Il retrouva sans peine le mufle poupin et boudeur de l’adolescente tuée par la pluie de débris, quarante-deux ans plus tôt. C’était bien le visage qu’il avait surpris sur la lande, sculpté dans l’acier… Le visage d’une morte qui se promenait dans un suaire de tôle. Les fantômes avaient-ils eux aussi décidé de se moderniser ?
Il plaisantait mais son angoisse demeurait entière. La demi-obscurité qui régnait dans la cave l’oppressait, il ne distinguait pas les angles de la pièce, et les objets eux-mêmes, imparfaitement éclairés, disparaissaient dans une brume goudronneuse qui les travestissait de manière inquiétante.
David n’osait plus bouger. Il lui semblait que des racines poussaient sous ses talons pour s’enfoncer dans le ciment, le clouant sur place telle une statue. La dalle de béton allait lui manger les jambes, ce n’était plus qu’une question de minutes. Il allait naufrager au cœur d’un piédestal trop grand pour lui.
Le diorama pesait sur ses épaules, morceau de continent prélevé pour satisfaire les exigences d’un maniaque pour l’heure en proie à l’anéantissement de l’ivresse. C’était un débris de monde, un moignon posé dans sa coupelle. Quelque chose comme ces pièces de boucherie torturées qui échouent sur les tables de dissection des instituts médicolégaux à fin d’autopsie.
David s’abîmait dans la contemplation de la photographie jaunâtre tandis que dans son dos la maquette géante s’alourdissait, acquérait une densité nouvelle. La nuque raidie, David tendit l’oreille, essayant de détecter la naissance d’un gargouillis, d’une reptation.
« Ce n’est qu’un bloc de plâtre, se répétait-il, un caillou artificiel sur lequel on a collé de l’herbe en nylon et dessiné des chemins à la peinture. »
Il savait tout cela, il l’avait toujours su, et pourtant, en ce moment même, le diorama lui paraissait grouiller d’une vie inexplicable. C’était un énorme morceau de viande déguisé en paysage, un organisme inconnu tombé des étoiles.
« Il faut que tu tournes la tête, imbécile ! Mais tourne donc la tête ! »
Les injures n’y faisaient rien. Il subissait une fascination à rebours. À l’inverse de ces animaux qui ne peuvent détacher leurs yeux de ceux du cobra qui les hypnotise, lui, David, demeurait dans l’impossibilité de faire face au prédateur dont il percevait la lente approche dans son dos.
Barney Coom ne bougeait toujours pas. David tendit l’oreille, essayant de détecter le bruit de sa respiration. Il n’entendit rien. « Et s’il était mort ? pensa-t-il, submergé par la panique. Et si la “chose” l’avait déjà tué ?»
Le vieil homme était affalé sur sa chaise. Le teint gris, la bouche béante.
« Il est mort ! se répéta l’adolescent, il est vraiment mort et je suis tombé dans un piège… »
Cette fois il se retourna d’un bond, faisant face au diorama. Il crut voir quelque chose de minuscule courir au sommet de la falaise de plâtre… mais cela se figea immédiatement, se fondant dans le paysage.
Une souris peut-être ? Une araignée ou un gros cafard ? On était dans une cave, après tout !
Il plissa les yeux, essayant de repérer la silhouette de l’intrus… de la pièce rapportée.
Mais il ne vit rien que l’armée des petits personnages de plomb, mimant des attitudes de panique.
Des personnages minuscules éparpillés au long des manèges détruits…
La pénombre, le mauvais éclairage, lui interdisaient de bien les distinguer. Les oscillations de l’ampoule au bout de son fil, en faisant tressaillir leurs ombres portées, finissaient même par donner l’illusion qu’ils bougeaient.
— Qu’ils bougeaient.
David se mordit la langue jusqu’au sang. Certains des bonshommes n’étaient-ils pas effectivement en train de se déplacer d’un pas malhabile ?
Des bonshommes hauts de quelques centimètres. À peine plus grands qu’un mégot ou qu’un tronçon de crayon.
« Tu perds la tête… C’est la lumière, la lumière qui tremble dans le courant d’air. Ce ne sont que des personnages de plastique ou de laiton, ils sont collés à la surface du diorama, ils ne peuvent pas remuer ! »
Mais pourquoi Barney ne ronflait-il pas, comme le font habituellement les ivrognes ?
Et cette flaque sous sa joue. Cette flaque noire… Était-ce vraiment de la bière ? De la bière rousse… presque rouge.
« Les gnomes de la maquette l’ont tué ! Les gnomes l’ont liquidé parce qu’il s’intéressait de trop près au secret de la lande… Et c’est ce qui va t’arriver si tu t’obstines à fouiller dans le passé de Triviana. »
David esquissa un pas de côté. L’effort visuel brouillait sa vue, et déjà il ne pouvait plus jurer de rien. Des gnomes, vraiment ? Ou plutôt des insectes ?
… Ou tout bêtement un courant d’air circulant au ras du sol, et qui faisait frémir les figurines mal fixées sur leur socle ?
Tout le monde aurait choisi cette dernière explication, la plus plausible, mais lui, David Sarella, le fils de la folle cachée sur la lande, pensait en premier lieu à des… gnomes !
« Hi-hi !
Appelez l’ambulance ! Amenez la camisole !
Ha-ha !
Des gnomes ! Des lutins couleur de plomb, hauts comme la première phalange de l’index. »
Il fit un nouveau pas glissé en direction de l’escalier. Pourquoi n’appelait-il pas Barney ? Il suffisait de réveiller le vieil homme pour que cette fantasmagorie se dissipe à l’instant même.
Rien de plus simple !
Mais sa gorge nouée ne laissait passer aucun son. Et le vieux avait l’air tellement… mort.
« Mort. Hi-hi !»
Les choses minuscules qui rampaient à la surface du diorama l’avaient saigné, il leur avait suffi d’attaquer un point vital, de sectionner la veine jugulaire du maquettiste endormi. L’odeur de la bière aigre n’en couvrait-elle pas une autre, plus fade ?
Celle du sang ?
David avait conscience de se déplacer sur le fil d’un rasoir, à la limite de la folie. À nouveau il perçut du coin de l’œil un mouvement vague à la surface de la plaine.
Comme la course rapide et sitôt arrêtée d’un commando lilliputien. Maintenant il fallait qu’il parte !
Il gonfla ses poumons, compta jusqu’à trois et bondit dans l’escalier. En dix enjambées il avait retrouvé la rue. Dès qu’il fut à la lumière, le malaise se dissipa.
« Le vieux dormait, décida-t-il, et les figurines bougeaient à cause des courants d’air ! c’est tout. »
Il passa ensuite une heure à faire des courses, convertissant l’argent de poche de grand-mère Sarah en tablettes de chocolat et douceurs diverses. L’idée de faire un cadeau à M’man le remplit d’une brève bouffée d’euphorie, mais la vue des boîtes de tampons périodiques sur un rayon du drugstore le fit se rembrunir. C’est vrai que les femmes avaient besoin de ce genre de chose. Allait-il se trouver obligé d’en acheter sous peu pour répondre aux nécessités physiologiques de M’man ? Il devint écarlate à cette seule idée et quitta la boutique en proie à un grand trouble.
À présent il devait rejoindre la lande à pied, par des chemins détournés et en évitant la grand-route. Cela représentait trente-cinq minutes de marche rapide mais pour une fois les éléments étaient de son côté : il ne pleuvait pas !
En arrivant au parc d’attractions, il connut un moment de panique intense. La baraque de M’man était vide, et toutes ses affaires avaient disparu ! Il jaillit de la cahute, le visage déformé par l’angoisse.
« La statue d’acier, songea-t-il, la statue d’acier est venue et l’a emportée ! »
Puis son regard tomba sur le hangar de Jonas Stroke, et son inquiétude prit un tour plus concret. Oubliant toute prudence, il courut vers la forteresse de tôle et traversa le parking des autos tamponneuses, prêt à se battre, à mordre, à griffer, tel un rat qui s’en prend soudain à un tigre avec l’énergie du désespoir.
Jonas Stroke n’était pas là. Et M’man dormait dans l’atelier, non loin de la forge, sur un vieux lit de camp de l’armée, une couverture kaki sur les épaules.
Il s’agenouilla à son chevet, et elle lui sourit entre deux bâillements.
— C’est le vieux monsieur qui m’a invitée, dit-elle paresseusement. Il m’a installée bien mieux que tu ne l’avais fait. Il connaît les choses qui rôdent sur la lande, il m’a dit qu’il n’était pas bon de s’en approcher.
Et elle se rendormit. David resta agenouillé, les mains posées sur le bord du lit de camp. Stupide. Jonas Stroke avait découvert M’man, et, loin de la chasser, l’avait recueillie chez lui !
Le garçon se redressa. Il aurait aimé questionner sa mère mais il hésitait à la soumettre à un interrogatoire. Il craignait qu’elle ne s’affole et ne se sente en danger.
Il fit le tour du hangar, à petits pas, avec méfiance. Si l’on exceptait la forge et les multiples outils rangés en bon ordre sur des établis, l’espace habitable se révélait étonnamment propre. Il y avait beaucoup de caisses métalliques, des cantines et des armoires de fer. Des échelles permettaient de se déplacer sur plusieurs niveaux, et des paravents avaient été déployés çà et là pour lutter contre les courants d’air. Cela tenait du décor de théâtre et du loft à la mode. David sentit sa perplexité s’accroître. Était-ce là l’intérieur qu’on attendait d’un ferrailleur alcoolique et taré ?
Quelque chose ne collait pas. Pour vérifier ses soupçons, il commença à ouvrir les armoires. Elles contenaient presque toutes du matériel scientifique. Des boîtes constellées de cadrans, de molettes et de boutons, des détecteurs de métaux… et même un compteur Geiger ! Si l’on y regardait de près, cet arsenal de laboratoire se révélait pourtant curieusement vétusté. Tous ces instruments sortaient d’un musée des sciences et techniques, et il ne fallait pas être très documenté pour comprendre qu’on n’en utilisait plus de semblables depuis plus de vingt ans !
Le hangar cachait un laboratoire démodé, hors d’âge. Une antenne scientifique qui avait cessé d’être performante dès le début des années 60 !
David grimaça, interloqué. Une fois de plus les choses allaient trop vite pour lui.
Il continua son inventaire, mettant au jour une masse énorme de dossiers incompréhensibles et d’ouvrages scientifiques abscons. Dans une cantine, il finit par dénicher un uniforme de colonel de l’armée américaine. Les vêtements portaient l’insigne des services scientifiques de l’armée de l’air et une plaque d’identification annonçait qu’ils appartenaient au colonel Jonas F. Stroke de la section spéciale des recherches aéronautiques !
David approcha la carte de ses yeux. La photo représentait un homme imberbe, beaucoup plus jeune, dans lequel il était difficile de reconnaître le clochard en guenilles qui terrorisait Bubble-Sucker !
« Il était là pour mener des recherches secrètes, pensa David, puis il est devenu alcoolique… à moins… à moins qu’il ne joue la comédie depuis des années pour éloigner les curieux et les campeurs ? »
Cette hypothèse lui parut la meilleure. En même temps, il fut rassuré, car cela signifiait que M’man n’était pas tombée dans de mauvaises mains. Se référant à la date de naissance figurant sur le document, il calcula que Stroke avait soixante et onze ans. Sa stature de colosse ne permettait guère de le supposer.
Rasséréné, il remit tout en place et descendit s’installer auprès de sa mère. La caution scientifique de Stroke lui prouvait qu’il ne perdait pas la tête. Il s’était bien passé quelque chose d’étrange sur la lande, quelque chose qui avait nécessité l’installation d’une sentinelle camouflée… d’un espion déguisé en ferrailleur. Que cachait donc le parc d’attractions ? Sûrement pas une histoire de fantômes. Quelque chose de plus sérieux sans aucun doute… et de plus inquiétant.
David attendit jusqu’à ce que le jour commence à baisser, mais Stroke ne se montra pas. Peut-être était-il parti en ville chercher des provisions ?
Le jeune garçon réalisa qu’il était temps pour lui de réintégrer le collège. De plus, il ne voulait pas traverser la lande dans l’obscurité. Il embrassa sa mère et quitta le hangar. Harassé, il arriva à Triviana en traînant des pieds.
Une grande effervescence régnait sur la place de l’Hôtel-de-Ville, les élèves discutaient dans la fièvre, produisant un brouhaha effrayant qui enveloppait l’autocar d’une brume de mots hachés et sans signification.
Mary Bouffe-minou semblait aux quatre cents coups, et deux taches rouges marquaient ses pommettes.
— Hé ! Sarella ! aboya un élève aux oreilles de David, vous savez la nouvelle ? Moochie Flanagan a été embarqué par la police…
— Mais pourquoi ?
— Il est mêlé à une affaire de meurtre.
— De meurtre ?
— Ouais ! Barney Coom, le vieux type qui vendait des modèles réduits, on vient de le trouver assassiné dans sa boutique !